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Planter le décor de Fred Fortin: l'album de la maturité?
Par Jean-Hugues Robert



Artiste: Fred Fortin
Album: Planter le décor
Maison de disques: C4 Productions
​Année: 2004
Format: Disque Compact
Picture
Figure 1: Fred Fortin, Couverture de
l'album Planter le décor .

PictureFigure 2: Fred Fortin Source : Manon Landry, Kit media de
Bravo musique.
Auteur-compositeur-interprète, Fred Fortin est une figure à la fois méconnue et incontournable du paysage musical québécois. Malgré un succès populaire limité, il exerce une influence considérable sur la scène musicale indépendante. Son style mélange habilement le folk, le rock et la chanson alternative, tout en conservant une forte empreinte québécoise. Il est fréquemment cité comme étant à l’origine du son du Lac-Saint-Jean, un style musical partagé par des artistes comme Les Colocs, Dany Placard, Les Dales Hawerchuk et Mara Tremblay. Fortin a à son actif six albums solos, trois avec le groupe Gros Mené et cinq avec Galaxie, aux côtés de son complice de longue date, Olivier Langevin. En plus de ses propres projets, il a collaboré avec de nombreux artistes, et a réalisé les albums de musiciens comme Mara Tremblay, Arseniq 33, Thomas Fersen et Diane Tell.

À sa sortie en 2004, Planter le décor, le troisième album solo de Fred Fortin, est chaleureusement accueilli par la critique. Les observateurs s’accordent à dire qu’il s’agit d’un album plus intime et introspectif que ses précédents, témoignant d’une grande maturité musicale et personnelle. Plus de vingt ans après sa parution, alors qu’un spectacle anniversaire (20 ans de Planter le décor) figure à la programmation des Francos de Montréal, le moment paraît tout indiqué pour se replonger dans cette création et mesurer ce qu’elle représente dans la trajectoire du rocker de Saint-Prime. Cette analyse rétrospective fait émerger plusieurs éléments significatifs. Planter le décor se présente à la fois comme un aboutissement sonore et poétique, et comme une synthèse inspirée de diverses traditions musicales nord-américaines. Fortin y mobilise un joual profondément enraciné dans le territoire, qu’il investit d’une dimension symbolique lui permettant d’atteindre une portée universelle. L’album s’impose également comme un espace de dialogues intertextuels, aussi bien avec d’autres œuvres musicales qu’avec les codes et dynamiques propres à l’industrie musicale. ​
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Figure 3: Fred Fortin lors d'un concert à l'Université Laval en 2007.
Crédit photo: Jean-Philippe Tremblay

Un album plus abouti

Lors de la sortie de l’album, de nombreux critiques considèrent Planter le décor comme un heureux retour de Fortin aux intentions de son premier album (Joseph Antoine Frédéric Fortin Perron, 1996), après les errances de ses deux derniers projets (Tue ce drum Pierre Bouchard avec Gros Mené, 1999 et Le plancher des vaches, 2000). Alain Brunet, alors critique à La Presse, écrit : « Après un premier disque de chansons acclamé, Fred Fortin n’en fit qu’à sa tête. Plutôt que de s’imposer parmi les Leloup et autres Bélanger, il s’est marginalisé au terme de quelques années de carrière publique sans connaître de véritable succès » (Brunet 2004). Dans Le Devoir, Sylvain Cormier, titre sa critique : « Fred Fortin n’a plus peur ». Selon lui, « on peut considérer cela comme le véritable deuxième album de Fred. Tout ce qui s’est passé entre les deux […] relevait de la fuite en avant. C’était une manière de redescendre de l’extase où nous l’avions tous placé du jour au lendemain ». Se réjouissant de ce réajustement, il ajoute : « Fred Fortin prend enfin sa place et donne le meilleur de lui-même, sans chercher à s’aliéner qui que ce soit par une facture sonore trop élaborée. Chaque chanson atteint son apogée. Fini le travail bâclé, et adieu la couche protectrice de décibels » (Cormier 2004). 
Dans une entrevue accordée en 2022, Fred Fortin expliquait que cet album revêt effectivement une signification particulière pour lui. Il aspirait à un enregistrement plus soigné, moins sloppy et plus abouti que ses précédents projets (Pomerleau 2022, 0:58-1:23). Bien que l’album ait été conçu en collaboration avec ses deux fidèles complices, Olivier Langevin et Pierre Girard, Fortin a adopté une approche différente. Contrairement à ses albums précédents, où la production pouvait parfois sembler brute ou volontairement minimaliste, il semble avoir trouvé un équilibre entre créativité et cohérence, avec des arrangements plus réfléchis et une structure plus ordonnée. Loin des expérimentations plus brutales et des enregistrements faits à la maison, il a choisi d’enregistrer en studio (Vox et Chez Frank) (Pomerleau 2022, 8:54-13:49), plutôt que dans son chalet de Saint-Félicien, au bord de la rivière à l’Ours, comme il en avait l’habitude (Côté 2010).

Une américanisé assumée

Si, avec Planter le décor, Fred Fortin a cherché à créer une œuvre plus homogène, en écartant délibérément les morceaux plus rock (Desjardins 2004), il demeure cependant fidèle au style musical qui le caractérise depuis le début de sa carrière et qui continue de le définir aujourd’hui : un son personnel mêlant rock, folk, country et blues. Fortin s’inscrit ainsi dans une démarche musicale marquée par l’influence des musiques américaines. Il n’est pas le premier à s’inscrire dans cette voie. De Félix Leclerc à Malajube, les musiques américaines ont profondément enrichi le répertoire québécois (Alarie 2008, 61). À la fin des années 1980, des artistes comme Richard Séguin (Journée d’Amérique, 1988) ou Luc De Larochellière (Amère America,1988) n’hésitaient pas à revendiquer leur appartenance à cette américanité, au sens continental du terme (de Labsade 1991, 96). Dans cette lignée, Les Colocs, dont le leader André « Dédé » Fortin fut un mentor pour Fred Fortin, incarnent bien cette synthèse entre les traditions folk et blues nord-américaines, l’énergie du rock et une sensibilité typiquement québécoise. Bien que l’univers musical de Fred Fortin soit incontestablement plus robuste que les artistes précédemment nommés, il porte, comme eux, l’empreinte persistante d’un imaginaire musical nord-américain.
Un autre genre musical issu du même terreau, le country, occupe aussi une place essentielle dans l’univers de Fortin. Très présente dans la culture populaire québécoise, principalement hors des grands centres (Côté 2000, 44), la country, avec ses rythmes et ses racines, son twang, l’utilisation du lap steel et de l’harmonica, résonne particulièrement dans ses compositions. Dans Planter le décor, plusieurs morceaux, tels que « Conconne », « Pop Citron » (avec son jeu de guitare slide) et « Dérape », intègrent des éléments caractéristiques de cette tradition musicale. Ce qui apporte cependant une nouveauté notable dans l’univers de Fortin, ce sont les touches de jazz. Le pianiste Dan Thouin, le trompettiste Maxime St-Pierre et le saxophoniste Yannick Rieu apportent une dimension inédite à l’album. Cette influence se fait particulièrement sentir dans le morceau « Scotch », où le solo, habituellement dominé par la guitare d’Olivier Langevin, cède ici presque entièrement la place aux improvisations du pianiste et des cuivres (2:40-3:58). Il est intéressant de noter que ces musiciens, y compris Fortin et Langevin, se sont croisés au sein du Large Ensemble, un collectif ayant interprété l’album In a Silent Way de Miles Davis dans son intégralité, ainsi que quelques compositions originales, lors du Festival de Jazz de Montréal en 2002 (Brunet 2002). 

Un joual profondément enraciné dans le territoire

La langue que Fred Fortin utilise s’inscrit dans la lignée d’artistes tels que Robert Charlebois, Lucien Francoeur, Plume Latraverse, Richard Desjardins, Dédé Fortin, et d’autres, qui ont su transformer le joual en un véritable matériau poétique (Bellemare 2013). À l’instar du leader des Colocs, il assume pleinement son accent du Lac-Saint-Jean, un accent qui devient une partie intégrante de son interprétation. Fortin exploite cette langue vivante, terreuse et à la fois universelle et profondément locale, pour insuffler une âme à ses chansons et offrir une voix sincère à ses personnages et à ses récits. 
Dans Planter le décor, il met à profit son idiome singulier pour explorer les dimensions plus ambiguës, sombres et mélancoliques de l’amour et des relations humaines. Il avoue que ce processus est particulièrement exigeant pour lui :
Des chansons d’amour, quand c’est vrai, il faut que tu te dépasses pour les écrire. Il y a comme une forme d’humiliation, si tu veux… C’est bien plus facile pour moi de jouer du gros rock sur scène que d’écrire ces chansons-là. Quand on dit que Gros Mené, c’est lourd, moi je trouve ça léger. Les chansons plus personnelles, sentimentales, il faut que tu les vives à fond (Desjardins 2004).
Pour Fortin, l’amour est une expérience complexe, parsemée de contradictions et d’incertitudes. Dans « Mélane », par exemple, il fait appel à une poésie simple, mais profondément évocatrice, où l’amour et la distance s’entrelacent dans des sentiments ambivalents. Il décrit un attachement sincère tout en mettant en lumière les moments de confusion et l’éphémérité des choses : « Je sais souvent je ne suis pas celui / Je sais souvent je suis perdu / Je ne sais plus qui je suis / Garde mon cœur près du tien / Sous le ciel des vautours on sait jamais qui nous sourit / Quand on s’pète la gueule / Sous le ciel des vautours on peut se faire jouer des tours » (1:07-1:54). 
Fred Fortin - Sujet. 2021. "Mélane", vidéo YouTube. https://youtu.be/zKjDZgbGR_0?si=_DHnO9ig-iCd-1kw 

« Je sais souvent je ne suis pas celui
Je sais souvent je suis perdu
Je ne sais plus qui je suis
Garde mon cœur près du tien
Sous le ciel des vautours on sait jamais qui nous sourit
Quand on s’pète la gueule
Sous le ciel des vautours on peut se faire jouer des tours » (1:07-1:54)

​Avec « Lucia », Fortin change de registre. Il quitte le terrain de l’amour pour aborder celui de la finitude et de l’acceptation. Utilisant une langue dépouillée teintée d’oralité, où les expressions familières côtoient une syntaxe volontairement simple, il y évoque une grand-mère résignée face à la mort : « Heureux les creux, heureux les petits / C’est comme ça qu’on l’a tous connue / One way la vie, résignée à partir / Quand l’petit Jésus viendra m’cueillir » (0:19-0:40). La chanson se termine une note douce-amère, le narrateur exprimant sa jalousie devant cette sérénité face à l’inévitable, lui qui demeure prisonnier des souffrances de la vie. 

« Heureux les creux,
heureux les petits
C'est comme ça qu'on l'a tous connue
One way la vie, résignée à partir
Quand l'petit Jésus viendra m'cueillir » (0:19-0:40)

Dans « Scotch », avec une écriture concise et imagée, Fortin capte un moment de solitude intense où le protagoniste oscille entre fuite et résignation : « Plus je bois, moins j’ai peur / Je n’veux pas changer l’monde /Au fond c’que je veux c’t’une blonde / Pour la vie ou pour une heure » (0:54-1:25). Plus loin, il ajoute : « J’ai marché toute ma vie / À soir je pars en taxi / Jusqu’au bout du compteur » (2:10-2:27) avant de conclure en indiquant au chauffeur de le laisser au dépanneur pour s’acheter une sloche afin de faire fondre le scotch qui lui monte au cœur. Le joual est à nouveau utilisé comme un dispositif qui permet de traduire avec justesse la vulnérabilité, la lassitude et le besoin de tendresse du narrateur. Avec sa musicalité propre, la langue de Fortin insuffle à cette scène de déroute ordinaire une intensité poétique où l’oralité devient le lieu d’une émotion brute et profondément humaine.
Fred Fortin - Sujet. 2021. "Scotch", vidéo YouTube. https://youtu.be/_7F6PZS0ld4?si=xq5m21M16QmdItT_​ 

« Plus je bois, moins j’ai peur
Je n’veux pas changer l’monde
Au fond c’que je veux c’t’une blonde
Pour la vie ou pour une heure » (0:54-1:25) 


« J’ai marché toute ma vie
À soir je pars en taxi
Jusqu’au bout du compteur » (2:10-2:27)

Il serait toutefois erroné de penser que tout l’album repose uniquement sur l’intimité et l’introspection. Fortin adopte un ton plus direct et grivois dans des morceaux comme « Coconne », où il raconte l’histoire d’une chanteuse poussée du bord d’une falaise :
« Et dans son dernier cri, pour la première fois / J’ai ressenti l’émotion exprimée par sa voix / Dans la gorge du canyon /A faussera plus la conne » (0:23-0:56). Plus loin, annonçant la vulgarité à venir, il écrit : « J'ai vu le premier pénis / Fourrer par en arrière / En toute hypocrisie / Encore une autre fois » (1:09-1:27). Dans cet album, Fortin oscille habilement entre des moments de légèreté et d’immaturité et des instants d’introspection profonde, créant une œuvre résolument complexe et riche en émotions.

Explorations transphonographiques

En adoptant une analyse transphonographique (Lacasse 2010), il est possible d’examiner certaines pièces de l’album en fonction des relations qu’elles entretiennent avec d’autres textes musicaux. C’est précisément ce que l’on observe dans « Pop Citron », une chanson où Fred Fortin déploie une approche métaphonographique (Lacasse 2010) afin de livrer une critique acerbe du processus de promotion médiatique dans l’industrie musicale et de la manière dont celle-ci façonne l’image des artistes. Avec une dose évidente de cynisme, il écrit : « Plogue-toi tant que tu peux, ta face, ton char, ta queue / Mets-nous en plein les yeux […]  / Ça fera une raison de plus pour qu’on achète ta bouette / Et qu’on s’dise “Ostie qu’on l’a l’affaire” » (0:24-0:48). L’ironie mordante de ces paroles souligne la superficialité du marketing musical et l’absurdité du système, qui réduit l’artiste à une simple marchandise. Un peu plus loin, il ajoute : « Plus t’en mets épais et plus ça mousse / […] Ta gueule se vend comme du pouding » (1:45-1:57). Cette marchandisation contraste profondément avec les valeurs fondamentales de Fred Fortin, qui rejette une telle superficialité, dénonçant la culture de l’image dans l’industrie musicale où l’apparence et l’accumulation de contenus promotionnels sont érigées en critères de notoriété, loin de sa vision authentique de la musique. 
Dans la chanson « Georges », Fortin adopte une approche hyperphonographique (Lacasse 2010), réalisant une libre adaptation de « The Inner Light », une composition de George Harrison issue de sa période indienne. Bien qu’il conserve la ligne mélodique et l’atmosphère orientalisante de l’original, Fortin transforme radicalement l’approche musicale, offrant une version beaucoup plus rock que celle de Harrison. C’est surtout au niveau du texte que Fortin s’autorise une réinterprétation audacieuse. Tandis que Harrison, surnommé le quiet one, proposait un texte mystérieux aux accents ésotériques, Fortin choisit, fidèle à son univers poétique, d’utiliser un langage plus terre-à-terre. Il évoque, les pieds bien ancrés dans la réalité, les effets que provoque chez lui la rencontre avec une ancienne flamme. Alors que les Beatles écrit : « Without looking out of your window / You could know the ways of heaven / The farther one travels / The less one knows / The less one really knows » (The Beatles, Past Masters, 1988, 1:39-2:04), Fortin chante : « Je regarde des revues pleines de seins / Y en a même qui ressemblent aux tiens / Pas trop gros, trop p’tits, juste ben / Ben juste ben, ça m’revient » (1:35-2:04). Il est possible d’affirmer, sans crainte de se tromper, que Fortin a fait sienne la mélodie composée par Harrison et en fait une chanson parfaitement intégrée à son univers musical et poétique. 

Entre maturité et constance

Comment cet album s’inscrit-il dans l’œuvre de Fred Fortin ? Il est essentiel de souligner dès le départ que cette « nouvelle maturité », souvent célébrée par les critiques, ne semble pas définir l’ensemble de son parcours. Depuis Planter le décor, Fortin a publié cinq albums, trois en solos et deux avec Gros Mené, et son univers musical est resté remarquablement fidèle à ce qu’il a cultivé depuis ses débuts. Fortin n’est pas du genre à se réinventer à chaque album. Au contraire, il préfère avancer à son rythme, loin des projecteurs, en construisant une œuvre cohérente et continue. La maturité fait partie de son évolution, certes, mais elle se manifeste de manière intermittente. Elle n’est qu’un aspect de son travail, loin d’être omniprésente. Fortin n’hésite pas à puiser fréquemment dans la facette plus juvénile de son inspiration. C’est particulièrement le cas avec Gros Mené, alors que les trois albums du groupe sont caractérisés par une énergie rock brute, souvent inscrite dans un triptyque bière-filles-hockey (Papineau 2012). Sur ses albums solos, l’introspection se mêle facilement à des élans impulsifs et parfois immatures. Ces deux facettes de son imaginaire semblent coexister comme les deux faces d’une même médaille.
En ce qui concerne l’aspect plus soigné de Planter le décor, il est à noter que tous les projets suivants de Fortin ont été enregistrés dans son chalet au Lac-Saint-Jean. Le travail en studio s’est avéré mal adapté à sa personnalité et à ses méthodes de création (Pomerleau 2022, 9:00-10:32). Au cœur de l’œuvre de Fred Fortin se trouve avant tout la liberté : celle de créer à sa manière, sans contraintes. Selon son complice Olivier Langevin, cette liberté est une source d’inspiration pour de nombreux musiciens : « C’est la liberté avec laquelle il fait sa musique et ses disques qui est inspirante pour tout le monde. Le son qu’il a amené, le talent qu’il déploie, tout cela est source d’inspiration » (Papineau 2012). Par sa méthode d’enregistrement indépendante, loin des studios conventionnels, Fortin a marqué une génération de musiciens québécois. À ses débuts, enregistrer un album en dehors des circuits traditionnels était rare. Luc Brien, des Breastfeeders, résume ainsi l’héritage de Fortin : « Fred et Gros Mené ont appris à beaucoup de gens à faire du rock et de la chanson de manière résolument québécoise et moderne » (Papineau 2012).
Planter le décor reste un album majeur dans la discographie de Fortin. Cependant, il ne constitue pas l’étalon à partir duquel certains auraient voulu qu’il définisse la suite de son parcours. Fortin n’est pas du genre à faire des compromis ou à se conformer aux attentes extérieures. Bien qu’il puisse être déçu de ne pas mieux vivre de son art, il est en paix avec les décisions qu’il a prises et la trajectoire qui est la sienne (Desjardins 2004). Un jour, lorsque nous examinerons l’ensemble de sa carrière, il est probable que nous reconnaîtrons la valeur de cette détermination sans faille.
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Médiagraphie

ALARIE, Philippe. 2008. « Les paramètres de la chanson québécoise ». Dans Chanson et identité́ : étude de la chanson émergente au Québec. Mémoire de maîtrise. Université́ du Québec à Montréal. http://www.archipel.uqam.ca/760/1/M10157.pdf
 
BEATLES, The. 1988. Past Masters. Disque compact. 
 
BELLEGARDE, M. (s.d.). « Sur la route : Ultramarr, de Fred Fortin ». L’Écouteur, vol. 2. https://www.lecouteur.ca/fred-fortin.html
 
BELLEMARE, Luc. 2013. « Musique rock au Québec et au Canada français ». L’Encyclopédie Canadienne. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/musique-rock-au-quebec-et-au-canada-francais
 
BRUNET, Alain. 2004. « Fred plante son décor ». La Presse. Arts et spectacles : 6 novembre, p. 2. https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2200286
 
BRUNET, Alain. 2002. « Dan Thouin : full claviers, tous azimuts ». La Presse : 5 juillet, p. B 5. https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2194862
 
CORMIER, Sylvain. 2004. « Fred Fortin n’a plus peur ». Le Devoir : 20 novembre, p. E5. https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2814567
 
CÔTÉ, Émilie. 2010. « Fred Fortin : le gars du Lac ». La Presse.https://www.lapresse.ca/voyage/destinations/quebec/201006/02/01-4286237-fred-fortin-le-gars-du-lac.php
 
CÔTÉ, Gérald. 2000. « Métissage à la québécoise : Histoire, crises et composites ». Les cahiers de la Société́ Québécoise de Recherche en Musique, vol. 4, no. 2 : p. 41-47. 
 
DE LABSADE, Françoise. 1991. « Américanité et chanson québécoise ». Quebec Studies, vol. 13 : p. 95-101. https://doi.org/10.3828/qs.13.1.95
 
DESJARDINS, David. 2004. « Fred Fortin : Planté dans le décor ». Voir. https://voir.ca/musique/2004/10/27/fred-fortin-plante-dans-le-decor-6/
 
FORTIN, Fred. 2004. Planter le décor. Disque compact. C4 Productions CPRD-1984.
 
FRAGATA, Yuani. 2010. « Face au mur. Une brève histoire du son du Lac-Saint-Jean ». Film documentaire. YouTube.https://www.youtube.com/watch?v=FMnw4XCe3ow&t=417s
 
LACASSE, Serge. 2010. « Une introduction à la transphonographie ». Volume !, vol. 7, no. 2 : p. 31-57. https://doi.org/10.4000/volume.692
PAPINEAU, Philippe. 2012. « De Fred Fortin à Gros Mené - Une génération en liberté ». Le Devoir.https://www.ledevoir.com/culture/musique/362955/de-fred-fortin-a-gros-mene-une-generation-en-liberte ?
 
POMERLEAU, Sébastien. 2022. « Fred Fortin : Planter le décor ». Épisode d’un balado audio. Y a pas juste Céline. https://ici.radio-canada.ca/ohdio/balados/9957/pas-juste-celine/652781/rock-quebecois-garage-lac-saint-jean

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