L’assassinat de Martin Luther King Jr : hommages musicaux à travers le temps
par Sandrine Larose
Introduction
La musique est résultat de son environnement, elle est intrinsèquement liée à son époque et à son contexte. Il est donc normal de pouvoir retracer l’histoire du monde à travers celle-ci. Certaines personnes marquent plus que d’autres le cours de l’histoire et on voit des chansons les honorer longtemps après leur décès. C’est le cas de Martin Luther King Jr. Le 4 avril 1968, alors que Martin Luther King est à Memphis, Tennessee, afin de donner son appui à une grève ouvrière, il est assassiné par James Earl Grey sur le balcon du Lorraine Motel. Le président américain de l’époque, Lindon B. Johnson, déclare alors le pays en deuil, une première pour la mort d’un Afro-Américain. Son assassinat apporte des réactions partout aux États-Unis. Il est intéressant de se pencher sur l’influence de Martin Luther King et de sa mort qui se retrouvent à travers la chanson afro-américaine, et ce, encore aujourd’hui.
Les efforts pour les droits civiques ainsi que la mort de Martin Luther King ont grandement influencé la musique à travers le temps et à travers des styles de musiques différents. Les hommages à ce grand homme ne sont pas seulement contemporains à sa mort. Au lendemain de son assassinat, les chanteurs pleuraient son décès et encore aujourd’hui, les artistes lui rendent hommage et tentent de maintenir en vie le rêve de ce pasteur. Son assassinat et son travail dans l’amélioration des droits civiques ont eu un impact sur la musique et cela sera évident en se penchant sur quatre œuvres musicales. Celles-ci seront analysées chronologiquement en fonction de leur contexte de production et de leurs paroles. Une grande importance sera mise sur le lien de la chanson avec Martin Luther King, mais aussi sur le lien entre la chanson et son contexte contemporain. La chanson de Nina Simone, enregistrée en 1968, «Why? (The King of Love Is Dead)» sera analysée, suivie de «Happy Birthday» de Stevie Wonder sortie en 1981. En faisant un saut dans le temps, la chanson de 2008 «Letter to the King» de The Game et Nas, ainsi que «Glory», datant de 2014, interprétée par John Legend et Common seront examinées. Ces chansons ont été choisies pour leur importance en fonction de leur contexte sociopolitique et du fait qu’elles représentent des styles assez éclectiques, c’est-à-dire, en ordre, le jazz, le soul, le hip-hop et finalement, la dernière qui est un mélange de rap et de soul.
Martin Luther King Jr en musique
La musique prenait une grande place dans la lutte pour les droits civiques que menait le pasteur. En effet, «[e]ver since 1961, when Dr. Martin Luther King Jr. and the Southern Christian Leadership Conference (SCLC) took their voting rights and desegregation campaign to Albany, Georgia, singing had been an important tool in the nonviolent fight» (Sullivan 2011, 5). La musique servait à propager les idées d’un mouvement social, mais aussi l’idée d’une appartenance à un groupe, à la communauté afro-américaine (Rolland-Diamond 2016, 381). Elle permettait d’atteindre davantage le public et de les investir personnellement. Au lendemain de la mort de King, des émeutes raciales ont lieues dans de nombreuses villes. Les artistes vont réagir musicalement en lui rendant hommage en chansons comme c’est le cas pour Nina Simone.
Le 7 avril 1968, le jour de deuil national, au Westbury Music Fair, où tout le programme de la soirée est dédié à King, Nina Simone interprète la chanson «Why? (The King of Love is Dead)» écrite par son bassiste Eugene Taylor. Cette complainte jazz rend hommage au grand homme en même temps de pleurer sa mort. Elle se questionne sur les raisons qui ont poussé King à être assassiné, car il était un homme non violent, prônant l’amour de son prochain et il a été tué de manière violente. Elle porte un regard sur le futur de la lutte, et celui des Afro-Américain·es maintenant que leur leader est mort. On comprend à quel point Martin Luther King était important pour la lutte, car Nina Simone se ralliait davantage aux idées de Malcom X, c’est-à-dire plus radicales et séparatistes (Malik 2018), mais elle va tout de même lui rendre un hommage immense avec cette chanson. Cette chanson relate la peine profonde et le découragement que les gens ont pu ressentir à l’annonce de sa mort ainsi que toutes les préoccupations qu’ils ont maintenant face à la lutte.
Will the murder never cease |
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NINA SIMONE. 2015, "Nina Simone - Why? (The King of Love is Dead) [Audio] (Live - Pseudo Video)." vidéo YouTube. https://youtu.be/b-I0kVgPZvY?si=ibkfbIiNjD-n4NFf
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Le gospel étant la musique de prédilection pour le pasteur, cette chanson jazz marquera les esprits et restera à tout jamais associée au désemparement de la communauté afro-américaine face à cette perte. Dans une biographie de Martin Luther King, on peut lire à propos de la chanson de Simone que «c’est peut-être un couplet bien plus profane [que des chants gospel] qui exprime le mieux la désolation des endeuillés» (Laurent 2016, 425). Son assassinat est donc la raison directe de la composition de cette chanson et par celle-ci l’auteur et l’interprète ont tenté de capturer les émotions et les interrogations liées à la mort de ce leader des droits civiques.
Le travail que Martin Luther King a accompli pour la population afro-américaine n’est pas oublié, au contraire les gens continuent de lui rendre hommage. Quelques jours après sa mort, le représentant du Michigan John Conyers, un proche ami du pasteur porte une idée au Congrès: la création d’une journée nationale afin d’honorer sa mémoire. Sa proposition reste sans réponse au niveau gouvernemental, mais certains États font de son anniversaire une célébration locale. Stevie Wonder fut l’une des figures de proue de la campagne pour la création d’une journée nationale le jour de la naissance de Martin Luther King, le 15 janvier. Sa chanson soul, «Happy Birthday», sera la chanson du mouvement et permettra de diffuser les idées de cette campagne et de rendre hommage à l’activiste décédé. Dans la chanson, il explique la nécessité de célébrer King:
I just never understood
How a man who died for good
Could not have a day that would
Be set aside for his recognition
[Stevie Wonder. (1981). Happy Birthday. Sur Hotter Than July [disque vinyl]. Los Angeles: Motown (1980).|
STEVE WONDER. 2018, "Happy Birthday." vidéo YouTube. https://youtu.be/RcVZfJO01NI?si=4vZi74hD6PQncUsG
Il rappelle comment cet homme, qui a gagné le prix Nobel de la Paix en 1964, a tout fait pour la paix, pour que tous vivent dans l’unité et l’équité jusqu’à donner sa vie et c’est pourquoi on se doit de l’honorer et de le célébrer. Wonder participe à de nombreux concerts pour faire connaître le projet. Le 15 janvier 1981, Wonder performe la chanson au rally pour la fête de King à Washington D.C. sur le lieu même où Martin Luther King avait prononcé le fameux discours «I Have A Dream» (Browne 2019). Cette performance permettra au mouvement de prendre un nouveau souffle, car plus de 100 000 personnes y sont présentes. Wonder ira même jusqu’à argumenter devant le Congrès pour la mise en place de cette fête nationale (Ibid). Cette campagne durera plusieurs années et aura finalement son résultat en 1983, lorsque le président Ronald Reagan signa la création de la journée Martin Luther King Jr. qui aura lieu le troisième lundi du mois de janvier, et sera célébré à partir de 1986. King sera le premier Afro-Américain à avoir une célébration annuelle fédérale. La première célébration fut marquée par un spectacle organisé par Wonder où il performa sa chanson, mais aussi par la présence de grand nom de la musique tel Bob Dylan, Diana Ross, Quincy Jones ou Whitney Houston (Browne 2019). «Happy Birthday» eut donc une grande part de responsabilité dans la création d’un hommage national à Martin Luther King, elle fut donc marquante pour la chanson mais aussi pour l’histoire.
Dans un style tout à fait différent, The Game et Nas rendront gloire plus tard eux aussi à ce pasteur d’Atlanta. Dans leur chanson hip-hop «Letter to the King», sortie en 2008, The Game rend hommage à Rosa Parks, Coretta Scott King, mais surtout à Martin Luther King et au chemin parcouru dans la quête des droits civiques. Il raconte des acquis du quotidien comme s’asseoir à l’avant d’un bus ou boire dans n’importe quelle fontaine n’auraient pas été possible sans des personnes comme Parks ou King. Nas parle aussi du fait qu’il ne se rendait pas compte de l’importance de King dans sa vie quotidienne, que ses actions semblaient anodines jusqu’à ce qu’il réalise la grandeur de celles-ci.
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SAUL GOODE. 2020, "Letter To The King" vidéo YouTube. https://youtu.be/SRLXOSlvlas?si=DzAF8_3sEHdPNAf4
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As a kid I ain’t relate really I would say your dream speech jokingly, ’til your words awoke in me First I thought you were passive, soft one who ass kissed I was young but honest, I was feelin’ Muhammad I ain’t even know the strength you had to have to march You was more than just talk, you the first real Braveheart [The Game et Nas. (2008). Letter to the King. Sur LAX [CD]. Santa Monica: Geffen.] |
Ces rappeurs tentent donc de montrer que les afro-américains n’auraient pas les droits actuels et subiraient probablement encore la ségrégation si des gens comme King ne s’étaient pas levés au courant de l’histoire. Il y mentionne directement l’assassinat de King dans ces paroles: «That the future just took a fuckin’ head shot», et comment cet événement allait changer le futur des afro-américains. De plus, The Game souligne dans le dernier couplet le contexte politique lorsqu’il dit: «If Dr. King marched today, would Bill Gates march? I know Obama would but would Hillary take part?»
En effet, lorsque cette chanson est enregistrée, la course à l’investiture démocrate pour les élections de novembre 2008 est en cours et Barack Obama et Hillary Clinton s’affrontent pour la présidence du parti. Peu avant la journée nationale destinée à Martin Luther King, Clinton va déclarer que le «rêve du docteur King a commencé à se réaliser quand le président Lyndon Johnson a passé la loi sur les droits civiques en 1964 [...]. Il a fallu un président pour le faire et rendre ce rêve réel dans la vie des gens» [L.S. 2008], ce qui va créer une polémique et laisser entendre sa condescendance envers les droits de la population afro-américaines et leur travail pour les obtenir. Au moment où la chanson sort, Hillary a retiré sa candidature et Obama est officiellement dans la course du côté démocrate pour la présidence. Cet opus est donc en lien direct avec son contexte politique. The Game fait un hommage à celui sans qui Obama n’aurait jamais pu se présenter.
La dernière chanson choisie est plus actuelle. «Glory» de John Legend et Common, sortie en 2014, est la bande originale principale du film Selma qui porte sur les marches de Selma à Montgomery qui ont eu lieu en 1965. Cette chanson qui combine soul et hip-hop et qui a gagné l’Oscar et le Golden Globe de la meilleure chanson originale en 2015 est, tout comme le film, un hommage au rôle qu’a joué le pasteur King dans ces protestations pacifiques. Elle met l’accent sur le fait que King a tracé le chemin de la liberté, il faut maintenant continuer d’avancer. Le dernier discours du grand homme est évoqué par cette phrase: «King points to the mountain top and we ran up». La chanson ne parle donc pas que du passé, elle fait un lien avec le présent. Comme le mentionne Common au magazine Billboard :
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You can look at what's going on in Ferguson, and it's not a far comparison to what happened to Jimmy Lee Jackson during the time of the civil rights movement that is shown in the film. So I really was thinking about encouraging people that we've come a long way, but we've still got some fighting to do, and we are capable. We've got to carry this torch and take it to the next level. (Willman 2014)
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En effet, il fait référence dans la chanson à l’affaire Michael Brown, c’est-à-dire le jeune Afro-Américain qui a été tué par six balles à Ferguson par un officier de police en août 2014, au moment où la chanson a été composée. Cet opus affirme son désir de continuer le travail de King et de terminer cette quête des droits civiques, cette lutte pour l’égalité qui n’est nullement terminée si on regarde des événements comme ceux de Ferguson. Common dit clairement qu’il reste du travail à faire:
Now the war is not over, victory isn’t won |
ROTTEN TOMATOES COMING SOON. 2014, "Selma - John Legend ft. Common Music Video - "Glory" (2015) HD " vidéo YouTube. https://youtu.be/ZzbKaDPMoDU?si=zYDy_ghxHGzBKiUZ
Cette chanson ne mentionne pas directement la mort de Martin Luther King, mais fait l’éloge du chemin parcouru depuis les années 1960. Elle rend donc hommage à tous ceux et celles qui ont participé à la lutte pour les droits civiques, en mentionnant l’importance de King, mais aussi à ceux qui encore aujourd’hui ont le courage de combattre.
L’assassinat du King of Love reste donc marquante dans les esprits de la communauté afro-américaine, car il fut brutalement assassiné alors qu’il prêchait la paix et la non-violence. Ces opus montrent bien l’influence d’un tel événement sur la trame musicale de l’histoire. Effectivement, la musique reflète son époque et son contexte sociopolitique, elle fut donc grandement influencée par cet événement tragique. Il pourrait être intéressant de s’intéresser davantage à la musique même. En effet, dans la chanson «Glory», par exemple, il n’y a pas de percussions, car l’intention était de mettre l’emphase sur les paroles (Willman 2014). Ces quatre chansons choisies permettent de comprendre qu’il n’y a pas qu’un style musical pour faire un hommage, car elles traversent les styles entre le jazz, le soul et le hip-hop/rap. Elles sont des exemples parmi tant d’autres, car il existe de nombreuses autres œuvres honorant Martin Luther King, telles que «Like A King» de Ben Harper ou «By the Time I Get to Arizona» de Public Enemy.
Bibliographie:
BROWNE, David, «Flashback: Stevie Wonder Sings ‘Happy Birthday’ at 1986 Martin Luther King Jr. Tribute», Rolling Stone, 2019, <https://www.rollingstone.com/music/music-news/martin-luther-king-stevie-wonder-happy-birthday-781384/> (14 mars 2019)
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LAURENT, Sylvie, Martin Luther King: une biographie intellectuelle et politique, Paris, Éditions Points, 2016, 520p.
MALIK, Kenan, «If only we could revive the fruitful tension between Martin Luther King and Malcolm X», The Gardian, 2018, <https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/apr/08/fruitful-tension-between-martin-luther-king-malcolm-x>
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SULLIVAN, Denise, Keep On Pushing: Black Power Music From Blues to Hip Hop, Chicago, Lawrence Hill Books, 2011, 248p.
ROLLAND-DIAMOND, Caroline, Black America: une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIX-XXe siècle), Paris, La Découverte, 2016, 575p.
WILLMAN, Chris, «Common Talks ‘Glory’, His ‘Selma’ Duet With John Legend: ‘It’s for Dr. King’», Billboard Magazine, 2014, <https://www.billboard.com/articles/columns/the-juice/6363752/common-john-legend-glory-selma-interview>
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Sources musicales:
Legend, John et Common. (2014) Glory. Sur Selma: Music from the Motion Picture [digital download]. New York City: Columbia Records (2015)
Simone, Nina. (1968). Why? [The King of Love Is Dead]. Sur Nuff Said! [disque vinyl]. New York City: RCA Victor.
The Game et Nas. (2008). Letter to the King. Sur LAX [CD]. Santa Monica: Geffen.
Wonder, Stevie. (1981). Happy Birthday. Sur Hotter Than July [disque vinyl]. Los Angeles: Motown (1980).
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The Game et Nas. (2008). Letter to the King. Sur LAX [CD]. Santa Monica: Geffen.
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