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La musique, vecteur d’émancipation
Par Mathieu Gauthier

​La musique comme phénomène social

Bien qu’elle trouve son ancrage dans l’expérience individuelle, la musique est un phénomène social. Réduire la musique à un objet de consommation, c’est ne rien comprendre. Elle est le fruit d’un être de langage vivant en société, résultant d’une production et d’un choix de sons successifs qui échappent au pur hasard et à la simple contingence. Derrière toute intention de mélodie, d’harmonie, de rythme ou d’intervalle, il y a une matrice sociale : des choix qui, loin d’être neutres, prennent sens à travers une culture partagée. Le pouvoir (et le rôle) de la musique est ainsi plus important que ce qu’on pourrait s’imaginer d’ordinaire. Si les études en neurosciences et en musicothérapie montrent que la musique peut avoir un effet transformationnel sur le cerveau et le corps de l’individu[1], la musicologie et les sciences humaines montrent en outre que cette capacité s’étend à l’ensemble d’une société[2]. Puisqu’elle participe à la vie commune, la musique est un terreau fertile pour étudier les pratiques sociales, les représentations symboliques et l’expression identitaire. 
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© Pénélope Gauthier, Évantail, Acrylique, 2024.
​De quelle manière la musique contribue-t-elle à la structuration symbolique et matérielle d’un ensemble de pratiques sociales? Pour répondre, même partiellement, à cette vaste question, on peut dire que la dimension sociale de la musique s’exprime à travers les paramètres souvent implicites de sa création et de sa production, ainsi que dans les lieux où elle est enseignée et pratiquée. À cela s’ajoutent les contextes de diffusion, les modalités de sa (non)commercialisation, et la manière dont elle est reçue par des publics variés, qu’elle peut atteindre ou toucher. D’une culture à l’autre, d’une époque à l’autre, la musique mobilise un ensemble de gestes et d’usages codifiés, inscrits dans un répertoire de sens et de pratiques, parfois pleinement intégrés à la vie sociale, parfois marginalisés, voire interdits. La musique présuppose donc des rapports sociaux, culturels, économiques et symboliques. 
​Comment la musique contribue-t-elle à valoriser la place d’un individu dans la société ? Du côté de la réception, on peut aisément suggérer que la musique joue un rôle prépondérant dans l’imaginaire social. La perception d’une même musique peut varier d’un individu à l’autre, entre création et audition, entre qui s’y frotte par accident et qui s’y identifie profondément. 

​La musique peut aller jusqu’à enrichir le développement d’un rapport à soi ou d’une sensibilité particulière vis-à-vis de l’existence. Elle peut servir de véhicule pour célébrer les valeurs communes, agir comme renforcement des sentiments utiles à la cohésion sociale, ou encore, porter l’expression de différentes réalités imaginaires qui font vibrer ou qui opposent différents groupes sociaux. La musique peut aussi contribuer à forger une identité communautaire ou nationale, ouvrir aux possibles d’un mode de vie alternatif, entrer en opposition avec les pratiques idéologiquement dominantes. Comme réalité très complexe, la musique peut donc participer à la formation et à la socialisation de l’individu à travers le groupe. Elle est souvent l’empreinte sonore d’une époque, d’une une culture spécifique. 
​
​En plus de participer à la constitution du sens à l'intérieur d'une structure d'intersubjectivité, la musique permet la rencontre, la mise en rapport des uns avec les autres. Cette dynamique relationnelle lui confère alors un rôle politique. Les œuvres musicales entrent en résonance avec certaines expériences socialement partagées, telles que les rêves, les attentes ou les sentiments de certains groupes marginalisés et défavorisés. Elles évoluent dans la production des récits emblématiques et collectivement partagés, elle accompagne les processus du développement socio-affectif. Certaines œuvres vibrent en syntonie avec les enjeux politiques d’une manière si puissante et significative qu’elles affectent les sensibilités et les perceptions de l’ensemble des membres d’une communauté. 
​La musique est donc bien plus qu’un simple langage de sons : elle est une fabrique de liens, une machine à affecter, à différencier et à réunir. Elle trace des lignes d’intimité partagée, d’adhésion ou de rupture, et devient ainsi le théâtre sensible où se rejouent les tensions entre individu et collectif, entre héritage et invention, entre domination et émancipation. Elle fait vibrer l’ordre social autant qu’elle en révèle les failles.

​Musiques et luttes pour la reconnaissance

​Les civilisations passent et changent inéluctablement. Le statu quo finit par craquer, la conjoncture mute et la vie prend de nouvelles formes. Les sociétés vivent plusieurs sortes de contradictions qui les poussent à se transformer. Les structures et les institutions sociales se trouvent confrontées à des forces antagonistes qui appellent et conduisent au changement, donnant naissance à de nouvelles configurations sociales et de nouvelles forces politiques. Ces dissensions se cristallisent dans des luttes collectives et des demandes de reconnaissance tant symboliques que matérielles. La reconfiguration constante de l’organisme social est en partie liée aux luttes menées par les membres défavorisés, stigmatisés, maltraités, marginalisés ou méprisés, qui revendiquent un élargissement du cadre de la reconnaissance et leur juste intégration à la communauté.
​Comment les luttes pour la reconnaissance transforment-elles les structures sociales? Pour répondre brièvement, les sociétés changent sous l’effet de conflits et de luttes menées par les groupes opprimés. La pensée critique éclaire ces dynamiques en dénonçant les formes de domination et en appelant à une justice sociale plus inclusive. L’art et la musique participent ainsi à ces transformations en rendant visibles les souffrances et en réinventant les imaginaires collectifs. 
​De manière très générale, et non exclusivement, la pensée critique s’intéresse à l’ensemble des conditions historiques matérielles qui permettent ou non l’émancipation vis-à-vis des préjugés, des doctrines ou des idéologies données et non problématisées par la culture traditionnelle. Elle porte sur les obstacles qui nuisent à la coopération sociale, à l’autonomie et à la réalisation de ses membres. Dans une société où la pensée critique est valorisée et encouragée s’accroit la possibilité politique réflexive de changer les règles du jeu de la vie sociale. Il est intéressant de se demander comment, à certains moments de l’histoire, la musique accompagne ou participe à ces changements dans le jeu de la vie sociale. 
​L’ouverture dialogique à la diversité des citoyennes et citoyens composants une société ne va pas de soi et doit parfois être entraînée «de force» par une praxis politique servant à attirer l’attention sur la nécessité de changements fondamentaux des rapports sociaux. La remise en question des règles du jeu de la vie sociale aurait ainsi pour condition une prise de conscience sur le rôle des dispositifs et des formes du mépris social. La visibilité de la souffrance sociale porte en elle une dimension moralement engageante pour les sujets impliqués qui, par l’expression artistique et musicale, peuvent faire entendre l’inaudible et l’invisible – en l’occurrence, faire valoir la légitimité de leur combat contre les injustices et les situations d’oppression. 
​La visibilité politique se trouve parfois fondée sur un noyau de principes éthiques et de valeurs morales susceptibles d’être rationnellement justifiées. Il arrive que ce noyau de principes et de valeurs constitue le socle normatif à partir duquel peut s’articuler une critique immanente des formes subtiles de domination, de violence et d’aliénation. Selon une telle approche, l’émancipation des membres défavorisée de la société, dont les voix sont étouffées par des couches de mépris social, signifie aussi l’émancipation de l’ensemble de la société dans une conception plus inclusive. Il y a eu des victoires décisives et essentielles qui apparaissent aujourd’hui comme des gains, des progrès sociaux et moraux qu’on ne saurait sérieusement contester aujourd’hui sans mauvaise foi et sans faire une défense de la domination déraisonnable, violente et arbitraire. 
​Pour donner des exemples de luttes pour la reconnaissance, on peut tout simplement prendre les dynamiques des luttes entre classes sociales qui ont toujours cours dans nos sociétés néo-libérales dominées par des oligarques. On peut également parler des femmes qui ont été amenées à adopter une image dépréciative d’elles-mêmes et à intérioriser leur propre infériorité. Depuis des générations les sociétés européennes de l’Ouest ou d’ascendance européenne ont donné une image minorative des personnes immigrantes et plus particulièrement des populations noires, juives et autochtones, les plaçant dans des conditions d’injustices éthique et politique. C’est à partir d’une mise en récit des expériences négatives vécues partagées collectivement que les groupes parviennent à identifier les injustices qu'ils subissent, et éventuellement, à entrer en lutte pour exiger une pleine reconnaissance ou une forme de réparation.
Sociologie de l'intégration 2. 2016, "Axel Honneth - La lutte pour la reconnaissance" vidéo YouTube. https://youtu.be/8GZyK8Oy58k?si=yP1nQvYS5AX_sKxI
Autant chez Charles Taylor que chez Axel Honneth—deux auteurs ayant travaillés sur la notion de la reconnaissance—la réalisation de soi des membres d’une société dépend de la qualité de relations pensées sur le plan de la reconnaissance. La thèse fondamentale est que l’identité (Taylor) et les conditions d’une réalisation de soi (Honneth) reposent sur la manière dont un individu se rapporte positivement ou négativement à lui-même. L’exigence de reconnaissance revêt une dimension à prendre au sérieux lorsque le manque de reconnaissance atteint les membres de certains groupes dans la perception qu’ils ont d’eux-mêmes et pour les caractéristiques fondamentales qui les définissent comme êtres humains. L’identité et l’estime de soi vont ici de pair. Selon Taylor, «une personne ou un groupe de personnes peuvent subir un dommage ou une déformation réelle si les gens ou la société qui les entourent leur renvoient une image limitée, avilissante ou méprisable d’eux-mêmes»[3]. La non-reconnaissance est alors source d’aliénation, d’inauthenticité, bref d’un rapport à soi qui serait «faussé». 

​Plus précisément, Honneth montre que le concept de reconnaissance implique un acte performatif où un individu confirme à un autre des valeurs morales ou des capacités qu'il ou elle dit posséder. Il s'agit donc d'un événement crucial non seulement dans le développement de l’individu, mais également dans l’élaboration du social par lequel des gens se confirment publiquement leur valeur mutuelle par des marqueurs connotés, lisibles pour les membres d'un groupe partageant des référents communs. Le déploiement de ces marqueurs de reconnaissance nécessite une prise de conscience de l’injustice et de la souffrance, et engage le groupe à témoigner une certaine attitude de « bienveillance » à l'égard de la personne reconnue. 
À ce tableau, il faudrait ajouter les nombreuses contributions des études critiques de la colonialité comme celles de Césaire, Fanon, Said, Gilroy et Mmembe. Déjà chez Aimé Césaire, il est question de critiquer les pratiques et les raisons qui fondent les institutions qui se targuent d’être humanistes ou universalistes, mais qui reconduisent finalement des formes déshumanisantes et oppressantes. Contrairement à ce que pensent les détracteurs conservateurs[4], la critique de l’humanisme et de l’universalisme européen par ces penseurs critiques vise à dégager et à mettre de l’avant une forme plus authentique d’universalisme : ouvrir la voie à une interrogation sur la possibilité d’une politique du semblable malgré la reconnaissance d’un pluralisme. Le préalable à cette politique du semblable est la reconnaissance de l’Autre et de sa dignité. 
Haïti Inter. 2022, "Le discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire" vidéo YouTube. https://youtu.be/gmGCnGdziVA?si=WNrrjAyjH4kdDGkn
Les membres méprisés de la société ont tendance à intégrer les discours de stigmatisation, le sentiment d’être inférieur, ils finissent par mépriser leur culture, leur langue, leur propre communauté. Le méprisé ne sera «pleinement lui-même» que lorsqu’il sera débarrassé de cette aliénation qui le déshumanise. La reconnaissance exige une prise de conscience et parfois une lutte menant respectivement aux étapes de la décolonisation et de la réconciliation sur de nouvelles bases. 

La lutte pour la reconnaissance est un appel à un nouvel universalisme—ou pluriversalisme[5]— qui est moins hypocrite que celui qui prévaut dans les sociétés inégalitaires où une classe domine par l’héritage juridique, économique et politique acquis par une histoire du développement fondé trop souvent sur l’exploitation et le mépris. Pour atteindre cette universalité, celui ou celle qui est méprisé doit la conquérir par des luttes pour son émancipation. Il ne suffit pas de se voir accorder sa liberté. La lutte doit se faire par un changement dans les représentations et les formes symboliques ayant servi au projet impérial. Ce qui fait la force politique de la pensée critique de la colonialité est son inscription dans les luttes sociales historiques et l’exigence de repenser les mythes et les grandes représentations imaginaires qui forment le ciment de la cohésion sociale. 
Au sens politique et philosophique, la reconnaissance apparaît alors comme une condition de la participation citoyenne, de la participation à la vie sociale, bref, une condition nécessaire pour toute coopération humaine. Les luttes pour la reconnaissance (qui ne sont pas idéologiques ou purement instrumentales) ouvrent la voie à une amélioration des rapports intersubjectifs qui sont nécessaires pour le développement d’une forme plus juste de communauté sociale. En accord avec Felwine Sarr, il semble bien que notre époque soit traversée (peut-être plus que jamais) par des défis qui concerneront directement la manière dont on entre ou pas en relation avec les autres et notre environnement. «Habiter le monde, c’est se concevoir comme appartenant à un espace plus large que son groupe ethnique, sa nation… c’est pleinement habiter les histoires et les richesses des cultures plurielles de l’humanité.»[6] Le défi consiste à repenser et à renouveler les imaginaires de la relation que nous établissons avec nos semblables et le vivant. 
​Dans la musique populaire au XXe siècle, il y a de nombreux exemples qui mettent explicitement ces luttes de l’avant. Par exemple, l’expérience artistique et esthétique occupe une place centrale pour les enjeux de reconnaissance liés à l’esclavage et au mouvement pour les droits civiques aux États-Unis. Que ce soit du côté de la thématique de la «libération des esprits», de la mémoire dans les conditions de la captivité (via la religion, la musique et les arts performatifs notamment), de la créolisation, bref, la reconnaissance est au cœur de tout ce qui recoupe ce que Glissant appelle la «poétique de la relation». 
France Culture. 2021, "Edouard Glissant: penser la créolisation" vidéo YouTube. https://youtu.be/mLZ9uprUARg?si=xp8h70d7TYix8-_-
​Dans cette perspective, la musique agit comme un espace de résonance au sens de Hartmut Rosa : elle fait vibrer les sujets en leur offrant une expérience signifiante du monde, souvent en rupture avec l’aliénation et l’indifférence caractéristiques des rapports sociaux contemporains. Plus qu’un simple miroir de la société, elle constitue une réponse sensible à ses blessures, un appel adressé à celles et ceux qui cherchent à se réapproprier leur voix. Dans les contextes de lutte, cette résonance devient politique : elle permet aux groupes marginalisés de faire entendre l’inaudible, de reconfigurer les représentations symboliques et de redonner sens à une histoire partagée. Elle incarne alors une forme d’ouverture à l’altérité et un vecteur d’émancipation, en faisant vibrer non seulement les individus, mais les structures mêmes de la vie collective.

Conclusion

​Pour conclure, les formes artistiques, en l’occurrence la musique, ne sont pas de simples expressions esthétiques, mais des forces actives dans l’histoire sociale. Elles incarnent, relayent et parfois précèdent les revendications politiques, les aspirations collectives et les processus de transformation. La musique devient alors un espace symbolique où se rejouent les conflits de reconnaissance, un lieu de mémoire, de lutte et d’émancipation. En articulant esthétique et éthique, sensibilité et justice, elle participe à l’élargissement du champ du pensable et du possible. Elle ouvre des brèches dans les récits dominants et rend audibles les voix étouffées, contribuant ainsi à la refondation d’un universel pluriel, enraciné dans la reconnaissance réciproque et les intérêts fondamentaux de l'humanité. Dans un monde qui s’assombrit de plus en plus, qui réduit la musique à un objet de consommation, la place de la musique et les forces actives qui l’accompagnent permettent de maintenir un peu de lumière et de vitalité nécessaire pour maintenir un peu de sens et de dignité.
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Notes:

[1] Par exemple, voir les travaux de Josianne Bissonnette à propos de l’impact de la musique sur l’anxiété de performance (2016) et le bien-être dans les soins palliatifs (2022). 

[2] À titre d’exemple, voici quelques explorations pertinentes disponibles en français : Plus que de la musique. Musique, sociétés et politique, Caraïbes, États-Unis, Afrique du Sud de Denis-Constant Martin (2020), Musiquer. Le sens de l’expérience musicale de Christopher Small [2019], La musique en colère de Christophe Traïni (2008).

​
[3] Charles Taylor, « Multiculturalisme, différence et démocratie », Champ, Flammarion, p. 42

​
[4] Ils s’imaginent gardiens de la pensée, mais confondent profondeur critique et confort dogmatique — refusant de lire le monde autrement que depuis leur fauteuil capitonné de certitudes. À force de confondre héritage et horizon, ils s’érigent en arbitres du sens tout en demeurant sourds aux bruits du réel. 

​
[5] Voir la pensée de Enrique Dussel et Walter Mignolo présentée dans les travaux de  Hurtado López, Fátima. 2017. « Universalisme ou pluriversalisme ? Les apports de la philosophie latino-américaine ». Tumultes 48 (1): 39‑50. https://doi.org/10.3917/tumu.048.0039 et Tsehaye, Rachel Solomon, et Henri Vieille-Grosjean. 2018. « Colonialité et occidentalocentrisme : quels enjeux pour la production des savoirs ? » Recherches en éducation, no 32 (mars). https://doi.org/10.4000/ree.2323.

​
[6] Felwine Sarr, Habiter le monde. Essai de politique relationnelle. Mémoire d’encrier, collection Cadastres. Montréal, 2017. 

Médiagraphie:

Césaire, Aimé. Discours sur le colonialisme. Présence Africaine, 1955.

Plus que de la musique. Musique, sociétés et politique, Caraïbes, États-Unis, Afrique du Sud de Denis-Constant Martin (2020).

Musiquer. Le sens de l’expérience musicale de Christopher Small [2019].

La musique en colère de Christophe Traïni (2008).

Josianne Bissonnette à propos de l’impact de la musique sur l’anxiété de performance (2016) et le bien-être dans les soins palliatifs (2022). 

Rosa, Hartmut. Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive (2013), La Découverte

Rosa, Hartmut. Résonance. Une sociologie de la relation au monde (2018), La Découverte

Rosa, Hartmut. Sociologie de la résonance. Une introduction (2020), La Découverte

Honneth, Axel. La lutte pour la reconnaissance. La grammaire morale des conflits sociaux (1992, trad. française 2000), Cerf

Honneth, Axel. Le droit de la liberté. Essai sur la lutte pour la reconnaissance (2014, trad. française 2016), La Découverte

Honneth, Axel. La société du mépris. Contribution à une théorie normative de la modernité (2020), La Découverte

Sarr, Felwine. Habiter le monde : essai de politique relationnelle. Montréal (Québec) : Mémoire d'encrier, coll. Cadastres, 2017

Taylor, Charles. Les sources du moi. La formation de l'identité moderne (1989, trad. française 1993), Seuil, coll. « Points »

Taylor, Charles. Multiculturalisme et « politique de la reconnaissance » (1992, essai traduit en français dans « La reconnaissance », 2004), Bayard

Taylor, Charles. Multiculturalisme : différence et démocratie. Paris : Flammarion, collection Champs, 2009

Taylor, Charles. La politique du changement. Pour un nouvel universalisme (2013, trad. française 2017), Bayard

Enrique Dussel et Walter Mignolo présentée dans les travaux de  Hurtado López, Fátima. 2017. « Universalisme ou pluriversalisme ? » 
​
Tumultes 48 (1): 39 50. https://doi.org/10.3917/tumu.048.0039 et Tsehaye, Rachel Solomon, et Henri Vieille-Grosjean. 2018. « Colonialité et occidentalocentrisme : quels enjeux pour la production des savoirs ? » Recherches en éducation, no 32 (mars). 
Introduction
Martin Luther King Jr.
© L'Écouteur 2015-2025